mardi, 23 août 2016

Jacques Baud: Oussama Ben Laden était le prisonnier des Pakistanais depuis 2006


Les attentats récents ont stupéfié l’opinion européenne. Ils ne sont pourtant guère étonnants, affirme Jacques Baud, un ancien analyste des services de renseignement stratégique suisses.



«Je monte sur mon bureau pour ne pas oublier qu’on doit s’obliger sans cesse à tout regarder sous un angle différent.» C’est par ce fameux conseil du professeur de lettres interprété par Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus que commence «Terrorisme – Mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident», un livre tout juste paru qui s’impose comme l’un des plus décapants jamais publiés sur le phénomène djihadiste.

Un ouvrage si iconoclaste qu’il prêterait au scepticisme s’il n’était solidement documenté et rédigé par un spécialiste confirmé du sujet, Jacques Baud, ancien analyste des services de renseignement stratégique suisses et cofondateur du Service de renseignement opérationnel de l’ONU, organisme dont il a dirigé la première unité, au Soudan, au milieu des années 2000.

- Le Temps: Quinze ans après le début de la «Guerre au terrorisme», lancée par les Etats-Unis dans la foulée des attentats du 11 septembre, les djihadistes n’ont jamais été aussi nombreux et aussi puissants. Comment expliquer ce paradoxe?

- Jacques Baud: La vague djihadiste actuelle représente essentiellement un mouvement de résistance aux attaques illégitimes perpétrées par l’Occident au Moyen-Orient. Or, l’Occident y a répondu en aggravant son cas, soit en intervenant toujours plus dans la région sur la base de mensonges et sans mandat des Nations unies. Son comportement a eu pour effet de nourrir davantage encore la réaction de rejet.

- Quand cet engrenage s’est-il mis en place?

- Il remonte à la première Guerre du Golfe, qui s’est traduite par l’installation d’une force américaine en Arabie saoudite malgré l’opposition du gouvernement et de la population. La situation a commencé à mal tourner lorsque les Etats-Unis ont décidé de maintenir leur présence dans le royaume au-delà des délais fixés. De premiers attentats ont eu lieu sur place en 1995 pour convaincre Washington de retirer ses troupes… mais sans succès. Les djihadistes ont alors multiplié leurs opérations dans un rayon toujours plus large.

- Que représentent dans ce contexte les attentats du 11 septembre?

- Ils ont souvent été présentés comme le début d’une guerre. Mais c’est faux. Ils s’inscrivent dans le conflit engagé au milieu des années 1990 autour de la présence américaine en Arabie saoudite. Ils ont représenté des réponses aux bombardements menés en 1998 par les Etats-Unis au Soudan et en Afghanistan. Des bombardements qui avaient paru contre-productifs à beaucoup.

- En raison des centaines de victimes qu’ils ont causées?

- Pas seulement. Ces frappes avaient été présentées comme des ripostes aux attentats sanglants perpétrés deux semaines plus tôt contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es Salam. Mais elles ont été conduites avant que l’identité des coupables n’ait été découverte – elle ne l’a toujours pas été, d’ailleurs – et contre des cibles qui n’avaient rien à voir avec ces événements. Soit une usine de médicaments et des camps d’entraînement destinés au djihad dans le Cachemire indien. Les avions utilisés le 11 septembre se voulaient une réplique des missiles employés trois ans plus tôt.

- Quel rôle a joué dans cette guerre Oussama ben Laden?

- Il a représenté avec d’autres une référence intellectuelle sur la scène djihadiste. Mais rien ne prouve qu’il a joué le moindre rôle dans l’organisation d’attentats. Le vice-président des Etats-Unis Dick Cheney l’a avoué lui-même en 2006, en confiant que l’administration américaine n’avait jamais considéré qu’Oussama ben Laden était directement mêlé au 11 septembre. Si le Saoudien (devenu apatride) a été présenté comme le grand instigateur de ces événements, c’est principalement parce qu’il était connu des services occidentaux.

- Dans ce cas, pourquoi Barack Obama a-t-il tenu à le neutraliser une décennie plus tard en lançant une opération risquée à son encontre sur territoire pakistanais?

- De nombreuses opérations militaires ont des raisons de politique intérieure. Cela a été le cas des bombardements de 1998, à l’origine du 11 septembre, des opérations lancées par Bill Clinton suite à l’affaire Lewinski qui avait soulevé contre lui une bonne partie de la classe politique américaine. Pareille motivation explique l’activisme français en Lybie: Nicolas Sarkozy cherchait une occasion de rebondir alors qu’il était en baisse dans les sondages à une année de l’élection présidentielle.

L’élimination d’Oussama ben Laden s’est inscrite dans ce genre de logique. Elle a été utile à la réélection de Barack Obama mais elle n’a eu aucun impact sur la lutte contre le djihadisme. L’homme avait été arrêté par les Pakistanais en 2006, année au cours de laquelle la CIA a fermé la cellule (TF121) qui le pourchassait. Et comme l’ont confirmé les documents saisis dans sa résidence d’Abbottabad, il n’était plus dans le circuit.

- Quelle a été l’importance d’Al-Qaida durant toutes ces années?

- Al-Qaida n’a jamais existé comme organisation. Ce terme, qui signifie «la base», a été utilisé dans les années 1980 pour nommer un camp où étaient accueillis et triés les volontaires étrangers décidés à s’engager dans la résistance afghane. Utilisé plus tard par les autorités américaines pour désigner la mouvance djihadiste, il a acquis une telle notoriété qu’il s’est converti en label. Un label que toutes sortes d’organisations ont repris ces dernières années pour des raisons plus publicitaires que structurelles. Le principal dénominateur commun de ces groupes est la volonté de combattre les armes à la main, au moyen du terrorisme si nécessaire, la présence occidentale au Moyen-Orient.

- Quelles erreurs ont commis les Etats-Unis et leurs alliés au cours de leur guerre au djihadisme?

- La principale erreur est d’avoir dédaigné les reproches d’interférence qui leur étaient faits, en accroissant leur présence au Moyen-Orient au lieu de la réduire. Les Occidentaux n’avaient rien à faire en Afghanistan au lendemain du 11 septembre. Les pirates de l’air étaient pour la plupart des Saoudiens, qui avaient préparé leur coup en Allemagne. Et Oussama ben Laden, qui s’y trouvait, n’était pas mêlé aux attentats.

Les Etats-Unis ont même été beaucoup plus loin puisqu’ils ont préparé dans la foulée l’invasion de l’Irak et, de manière plus discrète, le renversement de cinq gouvernements de la région, de la Libye au Soudan en passant par la Syrie. Un vaste programme révélé il y a quelques années par l’un des officiers les plus prestigieux de l’histoire américaine récente, le général Wesley Clark.

- Afghanistan, Irak, Libye, Syrie: tous ces pays sont aujourd’hui à feu et à sang…

- Les Occidentaux sont intervenus avec une grande maladresse sur ces théâtres d’opération. Les Etats-Unis bombardent l’Etat islamique en Irak et en Syrie mais ils n’ont pas de plan pour le cas où ils remporteraient la partie. Et ils ont commis la même erreur partout où ils ont renversé un régime ces dernières années. De l’Afghanistan à la Libye en passant par l’Irak, ils ont causé des dizaines de milliers de morts pour aboutir à un chaos général.

- Comment les attentats de Paris et de Bruxelles s’inscrivent-ils dans cette guerre?

- Les djihadistes pratiquent en Occident la stratégie que les Alliés ont conduite en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils frappent les populations civiles pour les pousser à exiger de leurs gouvernements la fin des hostilités. Entre les deux existe principalement une différence de moyens: des bombardiers d’un côté, des kamikazes de l’autre. Des organisations comme l’Etat islamique et Al-Qaida dans la Péninsule arabique décrivent clairement leurs intentions, en assumant pleinement l’usage du terrorisme.

- S’agit-il aussi pour ces organisations d’imposer peu à peu leur loi en Occident?

- C’est là une idée courante. Les responsables occidentaux ont tendance à interpréter les événements actuels à l’aune de leur expérience, soit du terrorisme d’extrême-gauche des années 1960-1970, des Brigades rouges et autres Fraction armée rouge qui avaient pour but de transformer la société. Mais les terroristes djihadistes n’ont pas du tout cette ambition. Contrairement à leurs devanciers, ils ne disposent d’ailleurs d’aucun relais susceptible de transformer leurs opérations militaires en succès politique.

Si leurs attentats ont un effet politique, c’est celui de détourner les populations occidentales des migrants musulmans d’où pourrait venir à long terme une certaine islamisation de l’Europe. Donc un impact contraire à celui qui serait recherché.

- Comment se fait-il que la puissance de feu occidentale, bien supérieure à celle des djihadistes, ne l’emporte pas?

- Les Occidentaux mènent cette guerre avec les mêmes principes qu’en 1914-1918, en liant la victoire à la puissance de feu. Mais la guerre d’aujourd’hui est asymétrique: les succès de l’un entraînent la victoire de l’autre. Comment dissuader en menaçant de mort quelqu’un prêt à mourir? Elle s’assortit d’une interprétation différente de la notion de victoire en Occident et en Orient.

La culture occidentale est plus attentive au résultat du rapport de forces, aux pertes reçues et infligées. La notion de «djihad» privilégie la volonté de résister. Les Egyptiens célèbrent comme une victoire leur guerre de 1973 contre Israël alors que leur armée a subi à nos yeux une défaite cuisante. Ce qu’ils célèbrent n’est pas le résultat matériel mais leur détermination dans une lutte contre un adversaire technologiquement supérieur.

- Quelle issue voyez-vous à la guerre qui oppose aujourd’hui djihadistes et Occidentaux?

- Nous sommes entrés dans un cercle vicieux. Plus le temps passe et plus il est difficile d’en sortir. Des pays comme la France et la Belgique n’avaient aucune raison impérative de se mêler au conflit irako-syrien, qui ne les concerne en rien. D’autant que leur contribution ne pèse guère: le premier compte pour 5% des frappes et le second pour 1%. Paris a réagi de manière particulièrement absurde à l’attentat de l’an dernier contre Charlie Hebdo en bombardant la Syrie, alors que le méfait avait été revendiqué par Al-Qaida dans la Péninsule arabique.

La seule issue raisonnable serait un retrait occidental du Moyen-Orient. Mais les capitales concernées auront à cœur de l’opérer sans perdre la face. Ce qui supposerait l’exploitation d’un bon prétexte à la faveur, par exemple, d’une élection présidentielle.


«Terrorisme – Mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident», 
de Jacques Baud, éditions du Rocher, Monaco, avril 2016.

Etienne Dubuis

samedi, 20 août 2016

Matt Bissonnette perd ses droits d’auteur sur le livre « No Easy Day »



Le Pentagone avait fort peu apprécié de voir étalés sur la place publique tous les détails du raid mené en mai 2011 par la Navy Seal Team 6 contre Oussama ben Laden, alors chef d’al-Qaïda, à Abbottabab (Pakistan). Surtout quand ces informations, en théorie classifiées, furent données par un ancien commando ayant pris part à cette opération dans un livre publié un an plus tard avec le titre « No Easy Day » (en français : Ce jour-là : Au coeur du commando qui a tué Ben Laden).

Cet ouvrage, écrit sous le pseudonyme de Mark Owen (en réalité Matt Bissonnette), connut rapidement un énorme succès, au point de détrôner le sulfureux « 50 Shades of Grey » de la première place du palmarès des meilleures ventes. Mais cela valut à son auteur des poursuites judiciaires engagées par le Pentagone étant donné qu’il n’avait pas pris la peine de consulter ce dernier avant de publier son récit et qu’il était lié par une clause de non-divulgation de ses activités pendant son temps de service chez les Navy Seals.

Cependant, Matt Bissonnette ne fut pas le seul membre de la Navy Seal Team 6 à donner des détails sur l’opération Geronimo. Certains ont ainsi révélé des modes opératoires à la société Electronic Arts, pour les besoins d’un jeu vidéo quand d’autres ont donné leur témoignage à des journalistes qui, parfois, n’en demandaient pas tant.

Une « disposition essentielle de notre Code de conduite est ‘je ne rends pas publique la nature de mon activité, et je ne cherche pas à obtenir de la reconnaissance pour mes actions », avait alors cru bon de rappeler le contre-amiral Brian Losey, alors patron du commandement des opérations spéciales de la marine américaine, en novembre 2014. « Nous ne tolérons pas le non-respect délibéré ou égoïste de nos valeurs fondamentales en échange de la notoriété ou du gain financier », avait-il prévenu.

En parlant de gains financiers, Matt Bissonnette devra faire une croix sur les siens. En échange d’un abandon des poursuites du Pentagone, il a en effet dû renoncer à l’ensemble des droits d’auteur qu’il a perçus avec la publication de « No Easy Day ». Il devra ainsi verser la coquette somme de 6,6 millions de dollars au Trésor public américain d’ici 4 ans. Qui plus est, il a 30 jours pour payer 100.000 dollars de plus, cette somme correspondant aux conférences qu’il a données avec des documents confidentiels.

Cela étant, les ex-membres des Navy Seals n’ont pas eu le monopole des indiscrétions sur l’élimination de Ben Laden. Directeur de la CIA au moment de l’opération Geronimo, avant de devenir le chef du Pentagone, Leon Panetta avait été épinglé par un rapport interne pour avoir donné des détails à Mark Boal, le scénariste du film « Zero Dark Thirty« , réalisé par Kathryn Bigelow.

jeudi, 18 août 2016

Le fils d’Oussama Ben Laden appelle à renverser la monarchie saoudienne


Un média lié à Al-Qaïda a diffusé le 18 août un nouvel enregistrement de Hamza Ben Laden, fils du cerveau des attentats du 11 septembre. Il y invite la jeunesse saoudienne à aller s’aguerrir au Yémen avant de renverser le pouvoir de Riyad.

Dans les palais de la capitale saoudienne, on fait face à une nouvelle menace. Pourtant son nom est bien connu : Ben Laden. Hamza, fils de l’ex-chef terroriste tué en 2011 a décidé de s’en prendre à la famille royale. As-Sahab, média proche d’Al-Qaïda, a diffusé le 18 août un enregistrement du fils d'Oussama.

Il appelle les jeunes saoudiens à rejoindre Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) au Yémen. Le groupe terroriste, qui a revendiqué l’attentat contre Charlie Hebdo, est très actif dans ce pays déchiré par un conflit entre une coalition menée par l’Arabie saoudite et les rebelles chiites houthis qui ont chassé le pouvoir en place. Opposé d'un côté à la famille royale saoudienne mais également ennemi des houthis, AQPA joue sa propre partition djihadiste dans cette guerre et cherche à contrôler le plus grand nombres de territoires possible.

Déjà quatre messages en un an 

SITE Intelligence Group, organisation spécialisée dans l’analyse des messages terroristes, a rapporté que Hamza Ben Laden souhaitait que les jeunes saoudiens «gagnent l’expérience nécessaire» pour mener plus tard une «intifada» visant à débarrasser l’Arabie saoudite de la famille Al-Saoud.

Le message audio, qui n’est pas daté, est la quatrième communication du fils d’Oussama Ben Laden depuis un an. Il semble qu’il cherche à prendre de l’importance au sein d’Al-Qaïda. Depuis la mort du chef suprême en 2011, c’est Ayman Al Zawahri qui dirige les opérations. Plusieurs experts s’accordent à dire qu’il s’apprête à faire face à une concurrence de plus en plus rude de la part du jeune loup.

Ce retour sur le devant de la scène de Hamza Ben Laden intervient dans un contexte de lutte entre différentes factions terroristes. En Syrie, les alliés d’Al-Qaïda, le Front Al-Nosra, sont les rivaux de l’Etat islamique qui est lui-même une émanation d’Al-Qaïda en Irak dont est issu son chef, Abou Bakr al-Baghdadi.

Al-Qaïda veut mieux concurrencer Daesh

En plus de s’attaquer à la monarchie saoudienne, l’héritier Ben Laden appelle à se concentrer sur les problématiques du djihad global et demande à poursuivre le combat en Palestine et en Syrie. Il parle d’un «effort continu visant à unifier et diriger le mouvement».

La directrice de SITE, Rita Katz, note qu’Al-Qaïda développe ses méthodes de recrutement pour concurrencer l’Etat islamique. Ayman Al Zawahri a publié pas moins de 10 messages ces derniers mois. Une activité anormalement importante.

Le mois dernier, Hamza Ben Laden avait déjà appelé à se venger des Etats-Unis dans une vidéo. Il visait la politique étrangère de Washington en Palestine, Afghanistan, Syrie, Irak, Yémen et Somalie.

Peu d’informations sont disponibles au sujet du fils d’Oussama Ben Laden. Il serait né en 1991 à Jeddah en Arabie saoudite. Trois ans après sa naissance, son père s’est vu retirer la nationalité saoudienne après voir prononcé plusieurs fatwas contre les Etats-Unis et la famille royale de Riyad.